Découvrez
les autres actualités

 Le New-Jersey, laboratoire du post-modernisme

Lauréate Audi talents awards Art contemporain 2016, Théodora Barat développe grâce à son prix son projet « Learning from New Jersey », qui se penche sur cette banlieue new-yorkaise, à la fois unique et universelle… Rencontre avec cette jeune artiste originaire de Seine-Saint-Denis, un territoire pas si éloigné du New-Jersey et qui a forgé son regard.

Comment est né votre intérêt pour le New Jersey ?

Tout est parti d’une interview de Tony Smith, un architecte reconverti dans l’art minimal, que j’ai lue durant mes études. Il y raconte une expérience qu’il a vécue dans les années 50 sur la plus grosse artère du New Jersey, alors en construction. Un paysage de chantier de nuit dont s’échappaient au loin des fumées colorées… Selon lui, l’une des plus belles expériences artistiques de sa vie. Puis je me suis intéressée à l’exploration eidétique de l’artiste Robert Smithson à Passaic, sa ville natale, alors transformée par les grands travaux d’urbanisation des années 60. Je me suis ensuite rendu compte que de nombreux autres artistes de l’Art Minimal y avait grandi. Enfin The Killers, premier Film Noir et référence absolue pour moi, s’ouvre sur le panneau Brentwood, New Jersey !

Au-delà des ces inspirations artistiques, ce lieu résonne-t-il aussi en vous pour des raisons plus personnelles ?

Bien sûr, le New-Jersey et son rapport à New-York me rappelle mon 93 natal. Bobigny, le pont de Bondy… Autant de zones bétonnées, sacrifiées pour désengorger Paris. Les deux territoires ont connu le même genre de dynamisme, la même (in)fortune… Des terres ingrates mais dont l’histoire raconte beaucoup de notre modernité. Mes origines me préservent aussi de l’exotisme ou de l’esthétisation qui pourraient se dégager de cet ensemble post-industriel.

Que souhaitiez-vous raconter de ce territoire « unique » ?

Après mon séjour là-bas, j’ai souhaité transformer des impressions en documentaire. Un projet que j’ai proposé aux Audi talents awards en juin et qui a retenu l’attention du jury. J’ai voulu raconter toutes ces anecdotes historiques que ce territoire a valorisées à travers des musées, des monuments, des mausolées… Je me suis alors penchée sur ces anciens camps de recherche militaro-scientifique ou telles spécificités géologiques (c’est ici que l’on a découvert le premier fossile de dinosaure). C’est une région très riche en histoires collatérales qui ont prospéré en marge de l’Histoire avec un grand H.

C’est par le biais d’un documentaire et d’une installation que vous allez concrétiser cette recherche ?

Le résultat de cette enquête sur la petite histoire sera un documentaire expérimental et une installation sur lesquels je travaille actuellement.

Une pérégrination à travers des lieux emblématiques du New-Jersey de l’aube à l’aube qui débutera par une visite des musées spécialisés dans des figures locales comme Thomas Edison de l’un des nombreux centres de minéralogie, de l’ex base militaire de Sandy Hook et d’autres lieux qui matérialisent les différentes strates de l’histoire, de la minéralogie à la guerre froide jusqu’à l’astronomie et l’ufologie. La fin du film tirera vers l’art minimal.

Il s’agit d’une déambulation spatio temporelle dont je revendique la totale artificialité et qui révèle aussi l’absurdité et la dimension dérisoire de ces lieux.

Je ne veux délivrer de message mais planter un décor, faire des ponts entre le minéral et l’urbanisation des années 60.

En quoi ce projet s’inscrit dans votre trajectoire ?

Mon travail est nourri depuis le début d’atmosphère post-industrielle, dont je quitte la fascination pour l’analyse dans une version documentée… C’est la première fois que je filme des gens, de jour. C’est une boucle ouverte avec mon film Or anything at all except the dark pavement – adaption libre de ce texte de Tony Smith lors de mes études au Fresnoy – que je referme avec ce projet.