Rendez-vous en 2021 au Palais de Tokyo

Les lauréats Audi talents exposent au Palais de Tokyo

Les lauréats Audi talents 2020, Marie-Sarah Adenis, Charlie Aubry et Henri Frachon & Antoine Lecharny exposent pour la première fois leurs trois projets dans le cadre de l’exposition Mind Map, au Palais de Tokyo (Paris) sous le commissariat de Gaël Charbau.

Le mot du commissaire

Le Mind Mapping, aussi appelé « carte heuristique » ou carte mentale, désigne une représentation graphique des différents chemins de la pensée. Elle offre une vision synthétique et cartographique d’une réflexion, d’un procédé ou même d’un récit. Dans l’histoire, et notamment dans différentes sciences telles que la biologie, mais aussi dans l’alchimie, la linguistique ou même les théories du jeu d’échecs, elle est souvent représentée sous forme d’arborescences, qu’on pourrait appeler un « chemin des possibles » …

L’exposition « Mind Map » adresse non pas l’objet, mais la méthode sous-jacente explorée par les trois lauréats Audi talents pour imaginer leur œuvre. En apparence, le lien n’est pas facile à établir entre la recherche sur le vivant de Marie-Sarah Adenis, l’exploration de nos « profils » au prisme de l’intelligence artificielle chez Charlie Aubry et les expérimentations d’un « design abstrait » par le duo Henri Frachon et Antoine Lecharny.

Ces trois projets sont pourtant alimentés par une racine commune : la recherche de formes rendues possibles et visibles par des principes sous-jacents. Aux lois sélectives de l’ADN, aux ramifications binaires des cerveaux électroniques, ou aux déclinaisons de concepts abstraits, les créateurs cherchent à donner un corps, une forme, un manifeste.

C’est l’occasion pour le programme Audi talents de poursuivre les passionnantes explorations du laboratoire de formes, que chaque lauréat contribue à augmenter et qui constitue, au fil des années, une véritable cartographie esthétique des enjeux complexes de notre présent.

Gaël Charbau

Gaël Charbau est critique d’art et commissaire d’exposition, actif en France et en Asie. Il a fondé en 2003 la revue Particules, dont il a été rédacteur en chef pendant sept ans. Engagé auprès de la jeune scène française, il était le directeur artistique de Nuit Blanche 2018. Il organise régulièrement des expositions en Europe et en Asie et collabore avec différentes institutions et mécènes : le Collège des Bernardins, le Palais de Tokyo, la Friche la Belle de Mai, l’Institut Français, la Fondation d’entreprise Hermès, Emerige Mécénat…. Il est conseiller artistique pour Universcience (Palais de la découverte et Cité des sciences). Gaël Charbau collabore avec Audi talents depuis 2013. Il a ainsi été le commissaire des expositions collectives des lauréats Audi talents : Chroniques Parallèles au Palais de Tokyo (Paris) et à la Friche la Belle de Mai (Marseille), Résidence Secondaire au MAMO (Marseille), Parapanorama au Palais de Tokyo (Paris) et co-commissaire de l’exposition anniversaire des 10 ans du programme à la Galerie Audi talents. Il a également été le commissaire d’En attendant Mars, de Bertrand Dezoteux, artiste lauréat 2015, également présenté à la Galerie Audi talents (Paris).

Ce qui tient à un fil, Marie-Sarah Adenis

L’installation « Ce qui tient à un fil » de Marie-Sarah Adenis nous plonge dans une vertigineuse quête du vivant. À l’heure de l’essor de la biotechnologie et de la crise des écosystèmes, elle nous entraîne dans sa passion pour les sciences et la transmission par les formes, alimentées par sa double formation en biologie (ENS) et en design (ENSCI).

Partant des réflexions de John Muir (« lorsqu’on tire un fil de la nature, on découvre qu’il est attaché au reste du monde »), elle développe une vision à la croisée de la biologie, de la philosophie et de la sociologie.

Dans son étude de la phylogénie*, Marie-Sarah convoque les divinités autant que la science pour extraire l’ADN qu’elle définit comme un « passeur de mémoire depuis mille milliards de générations ». Son approche personnelle de la génomique devient ici la matière d’une installation immersive : d’une part

« La forêt chromosomique », où le visiteur déambule au milieu de totems chromosomiques suspendues à l’échelle du corps humain, de l’autre Le jardin des hélices, exploration d’une grande fresque en mouvement dans laquelle le public peut interagir grâce à la réalité virtuelle.

Son approche transdisciplinaire propose une réflexion collective, un rapport renouvelé entre le vivant, les technologies et la société pour « prendre acte collectivement de ce qui nous lie et ce que nous devons protéger ».

*Etude des relations de parenté entre êtres vivants.

Photo : Fabien Breuil

P3.450, Charlie Aubry

Dans un monde où notre environnement s’adapte à nos propres comportements, Charlie Aubry s’interroge sur la place de l’intelligence artificielle et la monétisation de nos données.

Diplômé des beaux-arts de Toulouse, codeur autodidacte et musicien expérimental, l’artiste nous entraîne dans une dystopie qui semble pourtant déjà bien inscrite dans notre présent. L’installation « P3.450 » cherche en effet à rendre visible un « phénomène incontrôlable » : alimentés chaque seconde par nos actions connectées, des I.A. rendent lisibles et monnayable nos profils, tandis que d’autres machines, dites « esclaves », recherchent en direct des contenus sur internet pour nous solliciter constamment.

Après le succès de la première version monolithe présentée aux Abattoirs l’artiste a voulu développer encore d’avantage le procédé. « P3.450 » se transforme ainsi en une véritable architecture, une expérience immersive pour le public qui en devient acteur à son corps défendant.

Grâce à une I.A. autodidacte et des recherches poussées en collaboration avec l’expert Jean-Charles Risch, l’œuvre capte ­— au-delà de l’âge et du sexe — les conversations, le style vestimentaire et les attitudes des visiteurs. Un contenu vidéo lié en direct à nos présences sur les réseaux sociaux s’ajoute aux îlots formés par de multiples objets de notre quotidien, augmentés de performances imaginées par l’artiste.

Photo : Fabien Breuil

Trou, triangle, jonc doucine et dissonance, Henri Frachon et Antoine Lecharny

« Trou, triangle, jonc doucine* et dissonance » est le projet des artistes et designers Henri Frachon et Antoine Lecharny, tous deux diplômés de l’ENSCI – Les Ateliers. Ils développent ici une pratique dédiée aux procédés de conception plutôt qu’à l’usage des objets en dessinant les contours d’un « design abstrait », qui porte notre attention sur l’essence d’une forme et non sur sa fonction.

Dans leurs procédés, le duo de créateurs s’empare de matériaux bruts et convoque de multiples savoir-faire : taille de pierre, repoussage sur métal, broderie, charpenterie ou soufflage du verre, ils « dessinent, modélisent, maquettent, essayent, ratent, recommencent et procèdent…» dans une logique d’épuisement de la thématique et de foisonnement de formes.

Quatre axes de recherches ont donné leur nom au projet : Trou, le jonc doucine*, le triangle et la dissonance. Leur démarche, expérimentale et radicale s’éloigne du design pour se rapprocher d’une recherche fondamentale. Pour cette première présentation au Palais de Tokyo, ils ont collaboré tout autant avec des artisans qu’avec des entreprises industrielles. Leur projet se visite comme un voyage, dans la délectation de ces détails partout inscrits dans nos quotidiens.

*Le jonc doucine est la seule technique d’assemblage par repoussage. Ce principe d’assemblage est aujourd’hui délaissé par l’artisanat et l’industrie.

Photo : Fabien Breuil