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Les gourmandises intellectuelles de Léonard Martin

L’an prochain, grâce au prix Audi talents que Paula Aisemberg, Chassol, Vittoria Matarrese et Felipe Ribon lui ont décerné en juin dernier, il donnera son interprétation, filmée en Toscane avec des marionnettes géantes, de la bataille de San Romano peinte au 16e siècle par Ucello. Cette même année, il sera également en résidence à la Villa Médicis. Passant de la littérature à la vidéo, des arts savants aux arts populaires et au tressage osier, le benjamin des lauréats Audi talents 2018 confie ses inspirations et ses quêtes, sur fond de gourmandise intellectuelle.

Qu’est-ce qui nourrit votre travail ?

Je pars souvent d’œuvres littéraires. J’ai travaillé d’après Faulkner ou Joyce, qui peuvent paraître des auteurs exigeants mais qui offrent une lecture suffisamment ouverte pour permettre une interprétation plastique. Ça appelle l’image ! Je regarde aussi beaucoup de films. Je m’intéresse à tout ce qui est pré-cinéma, aux cinéastes russes et d’Europe de l’Est qui font de l’animation image par image avec des moyens assez réduits, aux films de marionnettes, au théâtre d’objet… Bien sûr, le théâtre m’inspire aussi ; des choses comme François Tanguy et le Théâtre du Radeau qui font du montage avec des corpus de textes. En musique, je suis des compositeurs qui expérimentent comme Georges Aperghis ou John Cage ; des gens qui font des choses assez ouvertes.

En quoi consiste « Picrochole », le projet que vous allez réaliser grâce à votre prix Audi talents ?

C’est une installation filmique, un film sur plusieurs écrans (entre 3 et 6) mettant en scène des marionnettes, type géants de carnaval. Je fabriquerai ces structures de 4 à 5 mètres de haut, probablement en osier. Le film réinterprète les scènes d’un tableau de Paolo Ucello « La bataille de San Romano ». C’est une peinture en trois panneaux aujourd’hui dispersés entre Londres, Paris et Florence. J’aimerais les réunir en les rejouant avec les moyens qui sont les miens. Ce serait une libre interprétation de l’univers pictural d’Ucello. Dans ce genre de démarche, je pense à Peter Watkins, qui a travaillé à partir de la Commune de Paris, ou à Jérémie Deller, qui a fait rejouer aux mineurs une bataille qui avait opposé les grévistes aux CRS sous Thatcher. L’idée est de se placer dans une reconstitution historique complètement réinterprétée entre Monty Python et la culture savante !

La réflexion du projet est déjà très aboutie…

Oui. D’un point de vue technique, j’aimerais filmer au téléobjectif depuis une place forte, où l’on verrait arriver les marionnettes du fond du paysage. Cela me permettra de travailler sur l’idée de perspective, née dans cette région-là, à la Renaissance. Je voudrais revisiter la question de la profondeur de champ et de l’ouverture de l’espace à une époque où on géolocalise tout et où le tissu imaginaire est de plus en plus quadrillé par Google. Il s’agirait de retrouver les « forêts de l’imaginaire », dont parle Annie Le Brun. J’aime aussi beaucoup Jean-Christophe Bailly pour son rapport au paysage.

Que représente le prix Audi talents pour vous ?

C’est le moyen de changer d’échelle. Parce que j’ai beaucoup travaillé d’après des petits théâtres que j’ai construits, qui m’ont permis de faire des peintures, comme des camera oscura. Ce sera l’occasion de quitter l’atelier, de déployer mon projet avec plusieurs corps de métier ; des constructeurs, des gens qui travaillent le son, l’image… Me projeter dans quelque chose que je ne pourrais pas faire seul. D’abord, parce qu’il y a un budget, mais aussi et surtout, un encadrement logistique et médiatique qui permet de rentrer dans une forme spectaculaire. C’est moi qui serai, pour une fois plus petit que mes marionnettes !

Quelle est la source des rapprochements que vous opérez souvent entre les époques, les disciplines artistiques, les formes savantes et populaires ?

Ca a peut-être à voir avec la question du répertoire : une manière de considérer l’histoire de l’art et les différentes disciplines comme un répertoire à interpréter à la façon d’un chansonnier qui irait piocher dans un tas de poésies, de textes, de chansons… J’ai envie que mes marionnettes évoquent le carnaval, mais qu’elles ne soient pas surdéterminées. Qu’elles rappellent aussi la peinture et des références plus récentes de l’art contemporain. Cela vient peut-être du désir de rendre les choses ambigües, de dépasser la question du sens, d’être dans quelque chose de plus polyphonique et équivoque, qui chante à plusieurs voix… Je ne suis pas du tout conceptuel !

Comment vous percevez-vous ?

C’est toujours difficile quand il s’agit de soi ! De là où je suis, je me sens curieux et gourmand. Je suis enclin à la gourmandise intellectuelle avec tout ce que ça implique : on touche aussi un peu à tout ! J’aime beaucoup travailler avec les autres, en équipe. J’ai envie de continuer à me former. Là, je dois par exemple apprendre la vannerie pour tresser l’osier de mes marionnettes. J’espère le faire avec quelqu’un dont c’est le métier. J’ai envie qu’il y ait toujours de la transmission. Je me sens au début. Mon travail est très jeune et très ouvert et j’ai envie de continuer à apprendre.

Des Beaux-Arts à La Villa Médicis

Léonard Martin a 27 ans. Il a été formé à la peinture et au dessin dans l’atelier de François Boisrond, aux Beaux-Arts de Paris, puis au Fresnoy où il a remporté à chaque fois les félicitations du jury. Inspiré par l’Ulysse, de Joyce, son projet de 2e année a été récompensé par le prix de la Révélation art numérique et art vidéo de l’ADAGP (société des artistes auteurs plasticiens) en septembre 2017, et montré à La Villette en avril dernier. Il devrait être exposé à la biennale de Guangzhou en Corée à la rentrée prochaine. Sélectionné à la Bourse Révélation Emerige, son travail sera présenté à la Villa Emerige (Paris) en novembre. Léonard Martin sera par ailleurs, cette année, pensionnaire à la Villa Médicis à Rome à partir de septembre.

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