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Les autres possibles de Marielle Chabal

Elle évoque dans ses œuvres le rôle social de l’art, l’interaction entre fiction et réalité, et avoue, dans un rire, un rapport au monde plutôt nihiliste mais non dénué d’espoir… En 2019, le prix Audi talents, qu’elle vient de recevoir, lui permettra de produire et d’exposer son projet d’oeuvre-monde : Al Qamar. Entretien avec Marielle Chabal, un mois après sa distinction par le jury 2018.

Vos projets sont souvent, à l’origine, des fictions littéraires qui s’incarnent en sculptures, musique, cinéma… Pourquoi ce désir d’œuvre-monde ?

Mon travail s’adresse avant tout à un spectateur –  pas à un regardeur passif, ni à un promeneur, mais à un témoin de ce qui se joue devant lui. Au départ, j’écris une fiction, je plante un décor qui devient un terrain de jeu. Puis j’invite des gens à jouer avec moi. Je collabore toujours avec d’autres artistes plasticiens, des musiciens et des professionnels sur des points importants de la fiction, pour la faire exister dans le réel, mais aussi par nécessité de remise en question du rôle social de l’art.

Comment interagissent fiction et réalité dans votre production artistique ?

Philip K. Dick a écrit que « La réalité, c’est ce qui refuse de disparaître quand on cesse d’y croire ». La réalité est relative aux choses – par opposition aux idées – c’est ce qui reste quand on ne rêve plus, qu’on ne fantasme plus. En vrai, c’est un truc un peu dégueulasse. La fiction – et particulièrement la fiction d’anticipation – est une sorte d’hétérotopie (NDLR : une localisation physique de l’utopie selon le concept de Michel Foucault). Comme je ne sais pas parler de ce que j’aime – ou pas encore – je parle de ce qui ne va pas : l’exclusion, la domination masculine, le racisme, l’homophobie, le mépris de classe, les violences des pouvoirs exercés, leur bêtise aussi, mais avec l’espoir de changer les choses, pour projeter un avenir différent. J’essaie en fait de réconcilier Nietzsche et Wagner en déployant des formes à foison, fondées sur un rapport au monde plutôt nihiliste. (Rire)

En quoi consiste Al Qamar, votre projet lauréat Audi talents ?

C’est une constellation : des formes imbriquées les unes dans les autres. C’est une histoire, une cité, une communauté qui vivra au travers d’un film et d’une maquette qui sera autant une sculpture qu’un lieu de tournage. Sur ce projet, quinze artistes et amis m’ont proposé des sculptures qui sont devenues les architectures de la cité d’Al Qamar. Huit groupes ont travaillé sur des morceaux pour la bande originale, et des écrivains, des théoriciens, un commissaire, un architecte et un normalien sont intervenus dans la revue Reset ! #4, qui m’a permis de faire exister la fiction du projet. Je vais  maintenant m’entourer de professionnels du milieu du film et de la maquette pour continuer de développer le projet.

Sur quel scénario repose-t-il ?

En janvier 2023, le groupe de hackeuses féministes des Halmens, installé depuis 2020 à Damas, pirate le système monétaire international en faisant sauter les centres de sauvegarde des données bancaires mondiales. Cette attaque provoque – temporairement – une remise à l’état initial de l’économie, dont naît un espoir de renouveau, permettant à la communauté d’Al Qamar de s’instaurer à la place d’une colonie israélienne désertée – Naomi – près de Jéricho. Les fondements de la vie en société sont repensés, via le refus du capitalisme et des notions de classes, du patriarcat et d’un urbanisme autoritaire. Il est question ici de « communautarisme » et de quelques déconvenues géopolitiques, dues à l’installation d’une société ultra-libertaire dans un territoire où la religion était jusque-là très prégnante.

Que représente ce prix pour vous ?

En soit, c’est le moyen de finir ce projet et de payer les gens super investis avec qui je travaille ! Mais c’est aussi la rencontre de personnes intéressantes et passionnées.  J’ai trouvé le jury remarquable : Christophe Chassol, hyper solaire et souriant avec des yeux tout ronds d’intérêt ; Vittoria Mattarese, super dynamique, qui prenait un malin plaisir à tout comprendre ; Paula Aisemberg, avec ses questions très pertinentes, et Felipe Ribon, dont les regards dubitatifs m’ont permis de me recentrer un peu… C’était un bon moment.

Quelle est votre actualité, votre programme dans les semaines et mois à venir ?

Je viens de finir deux expositions personnelles, une présentée à Rennes dans la galerie 40mcube, ouverte tout l’été, et l’autre au Bergen Art Center en Norvège, qui finit mi-juillet. Je suis actuellement en résidence à la synagogue de Delme et je partage ce moment en invitant des amis et en inventant la suite. Je couds quelques costumes supplémentaires et je contacte, en parallèle, des architectes  pour conceptualiser les bâtiments d’Al Qamar à partir des sculptures. Je recherche de nouveaux collaborateurs pour le projet et un atelier à Paris pour commencer à produire ma maquette en septembre.

Les voyages de Marielle Chabal

Marielle Chabal a 30 ans. Et déjà, beaucoup de voyages derrière elle. Elle a grandi entre Paris et l’océan, avec une escale à Damas, avant de suivre une classe préparatoire littéraire au lycée Fénelon, à Paris, puis des études artistiques à Nice et à Londres. Elle a passé l’année de ses 18 ans à Nouméa. Elle file, depuis 5 ans, d’une résidence artistique à l’autre, en France mais surtout «  à l’étranger » : au Monténégro, en Angleterre, en Norvège, en Inde et plus récemment en Palestine, à Jéricho, grâce au programme de résidence El Atlal, de Karim Kattan.

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