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Grégory Chatonsky et les paradoxes de l’imagination artificielle

Générée par l’apprentissage profond (deep learning) à partir de milliers de données trouvées sur Internet, sa Terre Seconde verra le jour en 2019 grâce au prix décroché aux Audi talents 2018. Rencontre avec un artiste au double visage, captivé depuis l’origine par les champs imaginaires ouverts par le digital.

 

Sur la photo à gauche, Grégory Chatonsky, lors de la remise de prix Audi talents 2018 au Palais de Tokyo. De gauche à droite, Felipe Ribon (juré), Grégory Chatonsky, Vittoria Matarrese (juré), Léonard Martin (lauréat), Marielle Chabal (lauréate), Christophe Cassol (juré), Paula Aisemberg (juré).

Qu’est-ce qui a déterminé votre parcours artistique ?

Il y a tellement de choses… Mais pour résumer, deux événements ont suscité ma carrière artistique et mon existence. Le premier est la découverte de Max Ernst dans mon enfance. Ma grand-mère m’avait offert La Femme 100 têtes, ainsi que la monographie de Werner Spies. J’avais 10 ans. Le deuxième, à 14 ans est la visite de l’exposition Les Immatériaux, à Beaubourg. Après l’avoir vue, j’ai acheté un ordinateur pour créer des images et expérimenter. Par la suite, mes sources d’inspiration se sont déplacées entre l’art et la philosophie ; philosophie avec laquelle j’entretiens un conflit amical et que je conçois comme une zone d’imaginaire, de fiction et de possible. Parmi les philosophes, Jean-François Lyotard est quelqu’un de très important dans mon parcours. Si je devais citer un artiste, ce serait sans doute Paul Thek.

 

Quel artiste êtes-vous ?

On est souvent mal placé pour se juger et le narcissisme de l’artiste n’aide pas… Mais peut-être que l’une de mes caractéristiques – et ce qui peut troubler certaines personnes – est que je suis un intellectuel. J’aime conceptualiser. Et en même temps, je suis un praticien : je fais de la sculpture, je peins, je fais du dessin.  Et je crois que la théorie est une pratique aussi matérielle qu’une autre. Pour certains, je suis un théoricien qui essaie de faire de l’art et, pour d’autres, je suis un artiste qui essaie de faire de la théorie. J’aime beaucoup cette double illégitimité ! Cela me permet de ne pas avoir d’autorité, d’être en déplacement.

 

Votre travail explore les paradoxes d’Internet et les décalages entre ses dimensions technologiques et existentielles ?

On a souvent le sentiment que les technologies sont froides et rationnelles, mais l’expérience qu’on en a est en réalité très affective et existentielle. Une grande partie de notre vie se passe désormais avec et dans les technologies. Aujourd’hui, un couple sur trois aux Etats-Unis se rencontre par Internet. Imaginez les désirs qui se tissent sur les fils du réseau, les fantasmes, les sensations. C’est en train de changer notre vie et ça modifie aussi notre manière d’imaginer notre vie, de nous raconter, de construire nos histoires individuelles et l’Histoire. Cet imaginaire non fonctionnel est entré il y a une dizaine dans le champ de l’art contemporain avec le post-digital.

 

Photo ci-dessous : « Terre Seconde » (en cours)
Une machine a collecté des images satellites de la Terre et rêve d’une planète qui n’existe pas encore.

Qu’est-ce que votre « Terre seconde », qui a séduit le jury Audi talents ?

C’est une installation qui pourrait être un monde à venir. Partant des évolutions récentes de ce que certains appellent à tort « l’intelligence artificielle », et qui est finalement de l’induction statistique, et de la capacité des réseaux récursifs de neurones à faire des choses ressemblantes (textes, sons, images) à partir de gros stocks de données, j’ai élaboré une fiction sur un fragment de planète dérivant dans l’espace. Il y a une machine qui se parle à elle-même à la manière d’un cogito cartésien et qui produit une deuxième Terre, d’où l’espèce humaine a disparu. Elle essaye de faire revivre cette planète et se demande pourquoi elle fait ça. C’est une machine qui a perdu sa fonction. Qu’est-ce que cette Terre ? Est-ce un monument à ce qui a disparu ? S’agit-il seulement de l’image d’une Terre ou d’une planète matérielle ? A qui s’adresse la machine ?
J’aimerais que le spectateur puisse entrer dans un monde en train de se faire, comme si la production de la machine était continuelle, envahissante, excessive. Une genèse mais technique, qui permettrait de se questionner : pourquoi, au moment-même où l’extinction d’une grande partie des espèces vivantes se révèle scientifiquement probable, accumulons-nous des données sur le Web ? Pour ne rien oublier ? Pour que les machines puissent nous ressusciter ?

 

Comment avez-vous reçu le prix ?

Il représente d’abord des moyens de production pour faire une exposition, que j’envisage comme un espace d’expérience. Ensuite, le fait d’en partager dès le départ l’imaginaire est précieux. Etre jugé par ses pairs est aussi très appréciable. C’est assez rare en France. J’ai trouvé qu’il y avait une qualité d’écoute du jury qui essayait de rentrer dans le projet plus que de le juger. Il y a une forme d’intelligence collective de l’époque, où des problématiques très graves, comme l’extinction de l’espèce humaine, côtoient l’irruption de Kim Kardashian…

De la philosophie, du multimédia et de l’art

Grégory Chatonsky a fait des études de philosophie à la Sorbonne et de multimédia aux Beaux-Arts de Paris. Il a été enseignant invité au Fresnoy et à l’Université du Québec à Montréal. Il travaille depuis 1994 autour de la question des technologies et en particulier d’Internet. Actuellement artiste-chercheur à l’Ecole Normale Supérieure à Paris, il s’occupe avec Béatrice Joyeux Prunel d’un séminaire de recherche sur l’imagination artificielle. Il a exposé de Beaubourg à Tapei, et de Barcelone à New-York ; a été en résidence à la Villa Kujoyama à Kyoto, à Colab à Auckland, à Taluen en Amazonie… Il participe cet été à l’exposition « Terre/mer/signal » au Rua Red à Dublin et exposera à la rentrée dans le cadre de « France électronique » à l’Institut Supérieur des Arts de Toulouse.

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