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Danser avec Emilie Pitoiset

Énigmatique, noire et décadente, l’œuvre d’Emilie Pitoiset convoque des personnages et des récits surréalistes qu’elle infuse dans ses expositions, installations, sculptures, vidéos et performances. Cinq ans après avoir reçu l’Audi talents award Art contemporain, la jeune artiste revient pour Les inRocKs sur son travail filmique et nous parle de sa relation au cinéma et à la danse.

Les inRocKs : En 2010, avec le soutien du programme Audi talents awards, vous partiez à Rochester, aux Etats-Unis, à la recherche de l’unique copie d’un film réalisé en 1931. Comment s’est déroulée cette expérience?

Emilie Pitoiset : J’ai en effet commencé à enquêter sur un film dont il n’existait qu’une copie. Tombée dessus un peu par hasard, je me suis laissée peu à peu prendre au jeu de l’énigme comme base narrative pour le futur scénario d’une vidéo. Il s’agissait d’un film très peu connu du réalisateur américain d’avant-garde James Sibley Watson (1919-1945) intitulé Eyes of Science, et commandé en 1931 par l’entreprise Bausch & Lomb. Je n’avais à l’époque que quelques informations, dont deux captures vidéos et un long article écrit par Jan-Christopher Horak, le directeur de  l’UCLA Film & Television Archive à Los Angeles. J’étais justement en contact avec ce dernier, qui m’avait bien confirmé l’existence de la seule et unique copie du film à la George Eastman House à Rochester dans l’Etat de New York, par ailleurs ville natale de Watson. C’est en 2010, lorsque que j’ai gagné l’Audi talent award que j’ai décidé de m’y rendre, avec une esquisse de scénario en tête et accompagnée d’un ami qui avait accepté d’être mon acteur. Nous séjournions en plein « centre ville », au pied des usines Kodak. Celles-ci ont d’ailleurs fermé quelques années plus tard, comme la plupart des autres entreprises d’optique qui s’étaient développées dans la région. En arrivant, je dois bien avouer, nous ne nous sentions pas particulièrement à l’aise : la ville était déserte, les immeubles décrépits. Nous sentions le vent tourner.

Les inRocKs : Vos vidéos s’inspirent souvent d’une matière filmique, issue notamment du cinéma, que vous réutilisez, redécoupez et transformez. Dans Faire retour aux choses mêmes, par exemple, un split-screen fragmente une scène du film Alphaville de Jean-Luc Godard, transformant en une sorte de danse la gestuelle des deux acteurs.

Emilie Pitoiset : J’aime beaucoup l’idée de Hans Bellmer de l’artiste comme « artisan criminel », qui transforme les corps selon son propre désir. Dans mon film Othello (2006), un cheval était forcé à se coucher au sol par la double menace d’un fouet et d’un révolver. Une autre, et même meilleure, illustration du concept de Bellmer serait le film A Study in Choreography for Camera de Maya Deren, réalisé en 1945, qui a toujours eu une profonde influence sur mon travail. C’est l’un des premiers films qui a introduit la caméra comme un vecteur chorégraphique. Ma vidéo La Danse de Saint Guy (2008), qui fait partie des collections du Centre Pompidou, réutilise quant à elle un courte scène du documentaire de Georges Franju Le Sang des bêtes, réalisé dans les années 1940 dans les abattoirs de Paris. On y voit des moutons allongés sur le dos et alignés sur une longue table. Par un travail de montage, leurs pattes se mettent à bouger comme dans un ballet, transformant ainsi une scène brutale en un spectacle voluptueux. J’ai procédé de la même façon pour une trilogie débutée en 2009 par Liebe ist kälter als der Tod. J’y ai re-chorégraphié une scène où un homme porte un corps inanimé afin de créer à nouveau l’impression d’une danse. J’essaye dans mes films d’amener la danse dans des endroits et des situations où elle n’est pas supposée être. La pièce suivante, Faire retour aux choses mêmes (2010), est un split-screen invitant le spectateur à reconstituer par son imagination des mouvements fracturés. L’action est hors champ. Pour la troisième œuvre, Mimétisme (2011), j’ai manipulé le rythme d’une séquence extraite d’un documentaire de psychologie comportementale, pervertissant ainsi l’interaction et la signification des gestes de cinq hommes dans un ascenseur. Ou encore, La Répétition (2012) où deux danseurs répètent leurs pas de mémoire, à travers un jeu de mains sensuel. Ce « montage chorégraphique » me permet ainsi de travailler sur « le mouvement ininterrompu ».

Les inRocKs : Vous présentiez récemment au Schirn, la Kunsthalle de Francfort, l’un de vos derniers projets, la vidéo The Third Party, dans laquelle des hommes masqués interprètent une étrange chorégraphie. Pouvez-vous nous en parler ?

Emilie Pitoiset : The Third Party, réalisé en 2014, est en effet ma dernière vidéo. Un groupe de personnes vêtues de costumes interagissent dans un environnement étrange, comme si elles appartenaient à une société secrète. Les acteurs sont en fait les employés d’une banque allemande. Bien que l’esthétique du film reprenne celle du « found footage », j’étais derrière la caméra, à la fois réalisatrice et chorégraphe. Le scénario, construit à partir de mouvements ritualisés et de situations mystérieuses, plonge le spectateur dans un rite de passage surréaliste.

Les inRocKs : Vos pièces, installations et expositions, que vous qualifiez de « tableaux vivants sans le vivant »,  semblent résulter d’une action antérieure, hors champ, inconnue au spectateur.

Emilie Pitoiset : Souvent, pas toujours. Mais je me plais à employer l’anachronisme, convoquer des fantômes, jouer de présences absentes (ce que les anglais appellent liveness). Autant de matières encore vivantes dites performatives. « Les objets conservent quelque chose des yeux qui les regardèrent », disait Proust.